Dans le cheminement spirituel, les maîtres spirituels sont souvent exigeants et peuvent imposer des examens, des épreuves à leur disciple. Sidna Cheikh Rajab, quant à lui, est différent, il a pris le parti d’être dévoué à ses disciples.
Il accompagnait ces disciples comme s’il tenait un tamis entre ses mains avec la plus grande délicatesse, de peur qu’un mouvement trop brusque ne fasse tomber ceux qui s’y trouvent.
Cette image souligne la douceur avec laquelle certains disciples peuvent guider. Cependant, même lorsque le maître ne provoque pas lui-même les épreuves, le tamis finit nécessairement par être mis en mouvement.
C’est Allah qui fait bouger le tamis.
Le cheminement spirituel ne peut en effet être dissocié de l’épreuve. La purification implique un processus de séparation, de dévoilement et de transformation.
Les difficultés rencontrées sur le chemin ne sont donc pas nécessairement des accidents extérieurs au cheminement : elles en constituent une composante essentielle.
L’épreuve, le compagnon du cheminant
Face à l’épreuve, l’être humain cherche spontanément une cause extérieure. La faute est attribuée à une personne, à une circonstance ou à un événement : « C’est à cause de lui », « c’est à cause d’elle », « untel a provoqué cette situation ».
Le cheminement spirituel invite cependant à déplacer le regard. Lorsqu’une fitna survient, la première question ne devrait pas nécessairement être celle de la responsabilité d’autrui, mais celle de la responsabilité intérieure. Que révèle cette épreuve ? Quelles faiblesses met-elle en lumière ? Quelles attaches ou quelles prétentions demande-t-elle de remettre en question ?
Cette démarche ne consiste pas à nier les torts qui peuvent être commis par autrui. Elle consiste plutôt à ne pas perdre de vue la dimension seigneuriale de l’épreuve et la nécessité d’un examen de soi.
Dans cette perspective, le croyant est appelé à reconnaître que ce qui lui est destiné ne peut lui échapper et que ce qui ne lui est pas destiné ne peut l’atteindre. Les causes apparentes ne doivent donc pas faire oublier Celui et Le Seul qui est à l’origine de toute chose : Allah.
La réalité de « La ilaha illa Allah »
La formule « La ilaha illa Allah » ne se réduit pas à une parole répétée par la langue. Elle renvoie à une réalité fondamentale de la foi : la reconnaissance de l’unicité et de la souveraineté absolue d’Allah. Qui donne ? Qui éprouve ? Qui pardonne ? Qui châtie ? Qui élève et qui abaisse ?
Dans la perspective du cheminement, c’est Allah qui détient l’autorité ultime sur toute chose. Le cheminement spirituel consiste notamment à dépasser les apparences pour reconnaître, derrière les causes, l’action et la sagesse divine.
La prudence dans la parole
Cette conscience explique également l’importance accordée au silence. Celui qui affirme être engagé dans une voie spirituelle, qui se proclame « mouride », qui affirme que son maître est un « wali » (un saint d’Allah) ou qui expose publiquement son état intérieur prend le risque de transformer le cheminement en affirmation de soi.
Or la voie spirituelle appelle précisément à se défaire de la prétention. La parole peut engager celui qui la prononce. Dire « je chemine », « je suis ceci » ou « je possède tel état » revient à exposer une réalité intérieure qui devra ensuite être éprouvée par les actes.
Le Coran rappelle cette dimension de l’épreuve dans la sourate Al-‘Ankabût, l’araignée :
« Les gens pensent-ils qu’on les laissera dire : “Nous croyons !” sans qu’ils soient éprouvés ? » (verset 2)
أَحَسِبَ ٱلنَّاسُ أَن يُتْرَكُوٓا۟ أَن يَقُولُوٓا۟ ءَامَنَّا وَهُمْ لَا يُفْتَنُونَ
La déclaration de foi implique donc une responsabilité. La parole d’unicité, de foi prononcée amène l’épreuve qui vient en vérifier la réalité. Dans cette perspective, le silence apparaît comme une forme de prudence. Ne pas parler de son cheminement est la bienséance à tenir du cheminant.
L’amour déclaré et l’épreuve
Cette relation entre la parole et l’épreuve apparaît également dans un récit rapporté au sujet d’un homme qui déclara au Prophète Muhammad ﷺ son amour pour lui. Le Prophète ﷺ lui a alors recommandé de se préparer à la pauvreté et aux épreuves.
L’homme venu au prophète s’est précipité pour dire dans ce cas « j’aime Allah ». Cette parole de « pauvreté » ne signifie pas que tous ceux qui ont aimé le Prophète ﷺ furent nécessairement pauvres matériellement. Certains Compagnons disposaient au contraire de grandes richesses et exercèrent d’importantes responsabilités comme Abu Bakr siddiq, Omar Ibn Al Khattab qui furent gouverneurs, Amir al mouminin, guide des croyants.
Le Prophète ﷺ évoque en réalité une pauvreté d’un autre ordre : celle du cœur qui se dépouille de tout amour autre que celui envers le prophète ﷺ , le meilleur des hommes. Il ne s’agit donc pas nécessairement d’une pauvreté matérielle, mais d’un dépouillement intérieur.
L’homme avait déclaré publiquement son amour. En levant ainsi le « drapeau » de cette déclaration, il s’exposait également aux conséquences de ce qu’il affirmait, l’épreuve d’exposer son amour spirituel.
L’enseignement de Sidi Abû Madyan
Cette conception du silence et de l’humilité trouve un écho important dans un poème attribué à Sidi Abû Madyan Shu‘ayb ibn al-Husayn al-Ansari, mort en 594 de l’Hégire (1179). Il rappelle notamment les règles de bienséance destinées au disciple.
L’un des enseignements qui lui sont associés invite à ne pas parler sans être sollicité et, lorsqu’une réponse est demandée, à manifester l’humilité :
Garde le silence, à moins que l’on te sollicite, alors réponds : « Je ne détiens nul savoir » ; de l’ignorance embellis-toi.
Cette formule ne constitue pas une invitation à cultiver l’ignorance au sens intellectuel. Elle enseigne plutôt la reconnaissance de ses propres limites.
Le disciple ne doit pas se présenter comme détenteur d’un savoir ou d’un état spirituel qu’il ne possède pas réellement. Le silence devient alors une discipline intérieure.


